1.3 Méthodes de preuves

Une théorie mathématique se construit sur des règles que l'on se donne au départ (les axiomes et définitions) et sur la logique. A partir des axiomes, on utilise le langage logique pour déduire de nouveaux résultats, appelés propositions ou théorèmes.

Dans un référentiel, une proposition a une valeur de vérité: elle est soit vraie, soit fausse.

Exemple: Sur le référentiel \(E=\mathbb{R}\), considérons les affirmations

On peut montrer (voir cours d'analyse) que \(\sqrt{2}\) et \(\pi\) sont tous deux irrationnels. Donc \(T_1\) est fausse et \(T_2\) est vraie.

Dans le but de montrer qu'une affirmation est vraie ou fausse, nous présenterons cinq méthodes de preuve:

  1. preuve directe
  2. preuve indirecte (ou par contraposée)
  3. preuve par contre-exemple
  4. preuve par l'absurde
  5. preuve par récurrence

La méthode directe

Le but ici est de montrer qu'une proposition universelle \(T:\forall x \in E , P(x)\Rightarrow Q(x)\) est vraie.

Pour un \(x\) quelconque, on montre que l'implication \(P(x)\Rightarrow Q(x)\) est vraie en montrant que le contenu de \(P(x)\) peut être utilisé directement, et développé de façon à impliquer \(Q(x)\). Ceci se fait souvent en introduisant une suite d'implications intermédiaires plus simples, toutes vraies: \[\begin{aligned} P(x)\Rightarrow \, & T_1(x)\\ &\Downarrow\\ & T_2(x)\\ &\Downarrow\\ &\,\, \vdots \\ &\Downarrow\\ &\,T_n(x)\,\Rightarrow Q(x)\,. \end{aligned}\] Les implications intermédiaires sont introduites en détaillant naturellement les éléments contenus dans l'affirmation de départ.

Exemple: Démontrons que l'affirmation de l'exemple du dessus, \(T\): ''le carré de tout entier pair est pair'', est vraie. Prenons un \(a\in\mathbb{Z}\), quelconque, et développons: \[\begin{aligned} a\text{ est pair} & \Rightarrow \exists\,k\in\mathbb{Z},\, a=2k \\ & \Rightarrow \exists\,k\in\mathbb{Z},\, a^2=(2k)^2=2\cdot \underbrace{2k^2}_{\in\mathbb{Z}} \\ & \Rightarrow \exists\,\ell\in\mathbb{Z},\, a^2=2\, \ell \\ & \Rightarrow \text{$a^2$ est pair}. \end{aligned}\] Ici, la première affirmation intermédiaire a seulement consisté à expliciter ce que signifie ''être pair'' (à savoir: pouvoir être écrit comme un multiple de \(2\)).

La méthode indirecte ou contraposée

Le but ici est également de montrer qu'une proposition universelle est vraie, à l'aide de sa contraposée.

Soit \(T:\forall x \in E , P(x)\Rightarrow Q(x)\). La proposition \[C\,:\forall x \in E , \text{non }Q(x)\Rightarrow \text{non }P(x)\] est la proposition contraposée de \(T\).

Exemple: La contraposée de la proposition ''s'il pleut, je sors avec mon parapluie'' est ''si je sors sans parapluie, c'est qu'il ne pleut pas''.

Remarquons qu'une proposition est équivalente à sa contraposée: \(T \Leftrightarrow C\). En langage ensembliste, cette équivalence s'écrit: \[ A_P \subset A_Q \qquad\Leftrightarrow\qquad \overline{A_Q} \subset \overline{A_P}\,. \] ( Tout ce qui est dans \(A_P\) est aussi dans \(A_Q\) si et seulement si tout ce qui n'est pas dans \(A_Q\) n'est pas non plus dans \(A_P\).)

Comme \(T\) et sa contraposée sont équivalentes, on peut montrer que \(T\) est vraie en montrant que \(C\) est vraie, ce qui est parfois plus simple, comme dans l'exemple ci-dessous.

Exemple: Démontrons que \[ T:\; \forall\,a\in \mathbb{Z}, \;\text{si $a^2$ est pair, alors $a$ est pair} \] est vraie. (Pas facile para la méthode directe, essayez!)

Ecrivons la contraposée de \(T\): \[ C:\; \forall\,a\in\mathbb{Z}, \;\text{si $a$ est impair, alors $a^2$ est impair}\,, \] et montrons que \(C\) est vraie, par la méthode directe. Fixons \(a\in\mathbb{Z}\). On a: \[\begin{aligned} \text{$a$ est impair} & \Rightarrow \exists\,k\in\mathbb{Z},\, a=2k+1 \\ & \Rightarrow \exists\,k\in\mathbb{Z},\, a^2=(2k+1)^2=2\cdot ( \underbrace{2k^2+2k}_{\in\mathbb{Z}}) +1 \\ & \Rightarrow \exists\,\ell\in\mathbb{Z},\, a^2=2\, \ell+1 \\ & \Rightarrow \text{$a^2$ est impair}. \end{aligned}\] Donc \(C\) est vraie, et donc \(T\) est vraie également.

Remarque: Ne pas confondre la contraposée avec la négation et la réciproque! En effet, rappelons que pour une affirmation universelle \(T:\) \(\forall x\in E\), \(P(x)\Rightarrow Q(x)\), on a

La méthode de preuve par contre-exemple

Remarquons pour commencer qu'en toute généralité, une affirmation est fausse (resp. vraie) si et seulement si sa négation est vraie (resp. fausse).

Le but ici est de montrer qu'une proposition universelle \[ T:\,\forall x\in E,\, P(x) \] est fausse en montrant que sa négation est vraie. Or pour montrer que \[ \text{non}T: \exists x_0\in E,\, \text{non}P(x_0) \] est vraie, il suffit d'exhiber un \(x_0\in E\) qui ne satisfait pas \(P\); ce \(x_0\) est appelé contre-exemple.

Exemple: Par ce qu'on a vu dans un exemple précédent, la proposition \[ T:\forall a\in \mathbb{Z}, a^2 \text{ pair } \Rightarrow a \text{ impair } \] est fausse. Mais une autre façon de montrer que \(T\)est fausse est de considérer sa négation, \[\text{non}T : \exists a_0\in\mathbb{Z}, a_0^2 \text{ pair et } a_0 \text{ pair}\,. \] et de remarquer que \(\text{non}T\) est vraie, puisqu'en prenant \(x_0=2\), on a \(x_0^2=4\) et \(2\) est pair.

Remarquons pourtant que:

  1. On n'a pas montré qu'il n'existait pas de \(a\) impair dont le carré est pair.
  2. On a pas montré non plus que si le carré est pair, le nombre est pair.

Exemple: Considérons l'affirmation \(T\): toute suite réelle \(x_n\) dont le carré \({x_n}^2\) converge est elle-même convergente. Montrons que \(T\) est fausse, en considérant sa négation \(\text{non} T\): il existe une suite \(x_n\) divergente telle que \({x_n}^2\) converge.

Comme contre-exemple, il suffit de prendre \(x_n=(-1)^n\), qui est divergente, alors que son carré \({x_n}^2=+1\) est une suite constante, et donc convergente.

Exemple: Considérons l'affirmation \(T\): la somme de deux irrationnels est irrationnelle . Sa négation est \(\text{non}T\): il existe deux irrationnels dont la somme est rationnelle, et elle est vraie puisqu'on peut par exemple prendre \(x=-\sqrt{2}\) et \(y=\sqrt{2}\) sont tous deux irrationnels, mais leur somme \(x+y=0\) est rationnelle. Donc \(T\) est fausse.

La méthode de preuve par l'absurde/contradiction

On a déjà dit qu'une façon de montrer qu'une proposition \(T\) est vraie est de montrer que sa négation, \(\text{non}T\), est fausse.

L'idée de la méthode de preuve par l'absurde est la suivante: on montre que \(\text{non}T\) est fausse en montrant qu'elle ne peut pas être vraie, dans le sens suivant: supposer que \(\text{non}T\) est vraie mène à une conclusion absurde, en contradiction avec les hypothèses de départ.

Remarquons que de manière très générale, une proposition peut toujours s'écrire sous la forme d'une implication, \(T:H\Rightarrow C\), qui comporte

Pour montrer qu'une implication \[ T:H\Rightarrow C \] est vraie, la méthode consiste à montrer que si \(\text{non}T\) est vraie, alors on arrive à une contradiction. Dit encore autrement, puisque \[ \text{non }T: H \text{ et non }C\,, \] on démontre que sous les hypothèses \(H\), \(\text{non} T\) est impossible car en contradiction avec \(H\).

Voyons un exemple classique.

Exemple: Montrons que l'affirmation \(\sqrt{2}\) est irrationnel, c'est-à-dire \[ T:\,\sqrt{2}\not\in \mathbb{Q}\,, \] est vraie. Pour la démontrer par l'absurde, on considère \[ \text{non T}: \sqrt{2} \in \mathbb{Q}\,. \] Si \(\text{non} T\) est vraie, cela signifie que l'on peut choisir \(a,b\in \mathbb{N}^*\) tels que \[\frac{a}{b}=\sqrt{2}\,. \] Remarquons que l'on peut supposer que la fraction \(\frac{a}{b}\) est irréductible, c'est-à-dire que \(a\) et \(b\) n'ont aucun diviseur en commun.

Ensuite, élevons \(\frac{a}{b}=\sqrt{2}\) au carré, pour obtenir \[ \frac{a^2}{b^2}=2 \quad \Leftrightarrow \quad a^2 = 2b^2. \] Ceci implique que \(a^2\) est pair. Par ce que nous avions montré plus haut, cela implique que \(a\) est pair, et donc qu'il peut s'écrire comme \(a=2c\) pour un certain \(c\in \mathbb{Z}\). Donc on a finalement que \[a^2=(2c)^2=4c^2 = 2b^2 \quad \Rightarrow \quad 2c^2 = b^2. \] Donc \(b^2\) est pair, et ceci implique que \(b\) est pair à son tour. Donc \(b=2d\) pour un certain \(d\in\mathbb{N}\). Donc on en déduit que \(a\) et \(b\) sont pairs tous les deux, et donc qu'ils ont un diviseur commun: \(2\). Ceci est en contradiction avec notre hypothèse de départ. Par conséquent, \(\text{non}T\) ne peut pas être vraie, elle est donc fausse, et \(T\) est vraie: \(\sqrt{2}\) est irrationnel.

La méthode de preuve par induction/récurrence

But: montrer qu'une proposition \(P(n)\) dépendant d'un entier positif \(n\) est vraie pour tout \(n\) à partir d'une valeur \(n_0\): \[\forall\,n\geqslant n_0,\, P(n) \text{ vraie}.\] L'idée est la suivante. Imaginons un petit bonhomme qui doit gravir un escalier infiniment haut. Quelles sont les facultés qu'il doit posséder?

  1. Il doit tout d'abord commencer quelque part (initialisation sur une marche numéro \(n_0\)).
  2. Il doit ensuite être capable, si il est sur une marche quelconque, d'atteindre la suivante.
Ainsi, en commençant à la marche \(n_0\), il peut atteindre la marche \(n_0+1\), puis de la marche \(n_0+1\) atteindre la marche \(n_0+2\), etc., et ainsi gravir tout l'escalier.

Ce principe s'exprime sous la forme d'un axiome:

Axiome d'induction : Une proposition \(P(n)\) est vraie \(\forall\,n\geqslant n_0\) ssi

  1. \(P(n_0)\text{ vraie}\) (on accède à une première marche)
  2. \(\forall\,n\geqslant n_0,\,\:\,P(n)\text{ vraie} \Rightarrow P(n+1)\text{ vraie}\,\) (on passe d'une marche quelconque à la suivante)

Exemple: Soit \(S_n\) définie par \[S_n= 1\cdot 1! + 2\cdot 2! + 3\cdot 3! + \cdots + n\cdot n! = \sum_{k=1}^n k\cdot k!\,.\] Démontrer \[\forall\,n\in\mathbb{N}^\ast,\, S_n=(n+1)!-1\,.\] Notons \(P(n):\, S_n=(n+1)!-1\).

  1. Pour \(n_0=1\), vérifions que \(P(n_0)\) est vraie: \[S_{n_0}=S_1=1\cdot 1!=1 \quad \text{et} \quad(n_0+1)!-1=2!-1=1\,.\]
  2. A montrer \(\forall\, n\geqslant 1\): \(P(n) \Rightarrow P(n+1)\)
    • Hypothèse de récurrence que l'on suppose vraie \(P(n)\): \(S_n=(n+1)!-1\)
    • Sous cette condition, montrons alors \(P(n+1)\): \(S_{n+1}=(n+2)!-1\).
    On calcule \[\begin{aligned} S_{n+1} &= 1\cdot 1! + 2\cdot 2! + 3\cdot 3! + \cdots + n\cdot n! + (n+1)\cdot (n+1)! \\ &= S_n + (n+1)\cdot(n+1)!\\ &\underbrace{=}_{\textcolor{red}{\text{Hyp. récurrence}}} (n+1)!-1 + (n+1)\cdot (n+1)!\\ &=(1+n+1)(n+1)!-1\\ &=(n+2)(n+1)!-1 = (n+2)!-1\,. \end{aligned}\]