5.2 Logarithme
On définit le logarithme naturel \(\ln : \mathbb{R}^{*}_+ \rightarrow \mathbb{R}\) par \[\ln(x) = \int_1^x \frac{1}{t}\,dt.\]

Géométriquement, \(\ln(x)\) représente l'aire algébrique de la portion du plan délimité par le graphe de \(f(t)=\frac{1}{t}\) et les droites \(t=1,t=x,y=0.\)

De par sa définition,

  1. \(\ln(1)=0\)
  2. \(\ln(x) \gt 0 \Leftrightarrow x\gt 1\)
  3. \(\ln(x) \lt 0 \Leftrightarrow x\lt 1\)

Le logarithme étant défini comme la fonction-aire associée à \(f(t)=\frac{1}{t}\), le Théorème Fondamental de l'Analyse garantit qu'il est dérivable sur \(]0,+\infty[\), et qu'en plus \[\ln'(x) = \left( \int_1^x \frac{1}{t}\,dt \right)' = \frac{1}{x}\,.\] En particulier, \(\ln(x)\) est strictement croissante, puisque sa dérivée est \(\frac{1}{x}\gt 0\) pour tout \(x\gt 0\).

La propriété fondamentale

La propriété la plus importante du logarithme est de transformer des produits en sommes:

Théorème: Si \(x,y\gt 0\), alors \[ \ln(x\cdot y) = \ln(x) + \ln(y)\,. \]

Fixons \(x,y\gt 0\). En utilisant la relation de Chasles, \[\begin{aligned} \ln(x\cdot y) - \ln(y) &=\int_{1}^{xy} \frac{1}{t}dt - \int_{1}^{y} \frac{1}{t} dt \\ &= \int_{y}^{xy} \frac{1}{t}dt\,. \end{aligned}\] Introduisons la nouvelle variable \(u=t/y\), qui donne \(dt=y\,du\), et donc \[ \int_{y}^{xy} \frac{1}{t}dt = \int_{1}^x \frac{1}{uy}y\,du = \int_{1}^x \frac{1}{u}du = \ln(x)\,, \] et donc la formule est démontrée.

Remarquons que l'opération qui transforme \(\int_1^x\frac{1}{t}\,dt\) en \(\int_y^{yx}\frac{1}{t}\,dt\) correspond à un "glissement" de la portion du plan sous la courbe entre \(1\) et \(x\):

Le changement de variable que l'on a opéré dans l'intégrale correspond à appliquer à l'aire bleue la transformation \[ T_y:\mathbb{R}^2 \to \mathbb{R}^2\,, \] qui a tout couple \((a,b)\) fait correspondre le couple \((ya, \frac{b}{y})\). Par exemple le couple \((1,1)\) est envoyé sur \((y,1/y)\), et \((x,1/x)\) est envoyé sur \((yx,1/yx)\). On peut montrer que cette transformation préserve les aires, puisqu'elle est linéaire et que sa matrice relativement à la base canonique est donnée par \[ \begin{pmatrix} y & 0 \\ 0 &\frac{1}{y} \end{pmatrix} \] dont le déterminant vaut \(1\).

L'aire bleue est égale à \( \ln(x)\), l'aire verte vaut \(\ln(xy)-\ln(y)=\)(aire entre \(xy\) et 1)-(aire entre \(y\) et 1). Le calcul intégral plus haut revient à montrer que ces aires sont égales.

On conclut de la propriété précédente :

  1. \(\forall x\gt 0\), \(\ln\left(\frac{1}{x}\right) =-\ln(x)\)
  2. \(\forall x,y\gt 0\), \(\ln\left(\frac{x}{y}\right) = \ln(x)-\ln(y)\)
  3. \(\forall x\gt 0\), \(\forall n\in\mathbb{N},\) \(\ln(x^n)=n\ln(x)\).

  1. Si \(x\gt 0\), \[ 0=\ln(1) =\ln\left(x \cdot \frac{1}{x}\right) =\ln(x)+\ln\left(\frac{1}{x}\right)\,, \] et donc \( \ln\left(\frac{1}{x}\right) =-\ln(x)\)
  2. \( \ln\left(\frac{x}{y}\right) =\ln\left( x \cdot \frac{1}{y}\right) =\ln(x)+\ln\left(\frac{1}{y}\right) =\ln(x)-\ln(y) \)
  3. La propriété est vérifiée pour \(n=2\), puisque \[ \ln(x^2)=\ln(x\cdot x)=\ln(x)+\ln(x)=2\ln(x)\,. \] Si elle est vraie pour \(n\), alors \[ \ln(x^{n+1})=\ln(x^n\cdot x)= \ln(x^n)+\ln(x) =n\ln(x)+\ln(x)=(n+1)\ln(x)\,, \] donc elle est vraie aussi pour \(n+1\).

La dernière propriété s'étend à des puissances négatives \(n\lt 0\). En effet, si \(n=-m\), \(m\in \mathbb{N}\), alors \[\begin{aligned} \ln(x^{n}) =\ln(x^{-m}) = \ln\left(\frac{1}{x^m}\right) &=-\ln(x^m) \\ &= (-m)\ln(x) = n\ln(x)\,. \end{aligned}\] Elle s'étend également à des exposants rationnels; on retiendra la règle de calcul: pour tout \(\alpha\in \mathbb{Q}\), \[\ln(x^\alpha) = \alpha\ln(x)\,,\quad x\gt 0\]

Injectivité

Puisque \(\ln:\mathbb{R}_+^*\to \mathbb{R}\) est strictement croissante, elle est injective.

On a donc les équivalences suivantes, utiles pour la résolution d'équations/inéquations: pour tout \(u,v\gt 0\), \[\begin{aligned} \ln(u)=\ln(v) &\quad\Leftrightarrow\quad u=v \\ \ln(u) \lt \ln(v) &\quad\Leftrightarrow\quad u \lt v\\ \ln(u) \leqslant \ln(v) &\quad\Leftrightarrow\quad u \leqslant v \end{aligned}\]

Exemple: Résolvons \[ \ln(x+1)+\ln(x+2)=\ln(2) \] Les logarithmes sont bien définis lorsque \(x\in D_{\text{déf}}\), où \[ D_{\text{déf}} =\{x\in \mathbb{R}\,|\,x+1\gt 0\text{ et }x+2\gt 0\} =]-1,+\infty[\,. \] Sur \(D_{\text{déf}}\), \[\begin{aligned} \ln(x+1)+\ln(x+2)=\ln(2) &\iff \ln\left((x+1)(x+2)\right)=\ln(2)\\ &\iff (x+1)(x+2)=2\\ &\iff x(x+3)=0\,, \end{aligned}\] et donc \[ S=D_{\text{déf}}\cap\{0,-3\}=\{0\}\,. \]

Exemple: Résolvons \[ 2\ln(x)\gt \ln(x+2)\,. \] Notons d'abord que les deux deux membres de l'inégalité sont bien définis lorsque \(x\in D_{\text{déf}}\), où \[D_{\text{déf}}=\{x\in \mathbb{R}\,|\,x\gt 0\text{ et }x+2\gt 0\} =]0,+\infty[\,. \] Sur \(D_{\text{déf}}\), on a maintenant \[\begin{aligned} 2\ln(x)\gt \ln(x+2) &\iff \ln(x^2)\gt \ln(x+2)\\ &\iff x^2\gt x+2\\ &\iff x^2- x-2\gt 0\\ &\iff (x+1)(x-2)\gt 0\,. \end{aligned}\] L'ensemble solution est donc \[\begin{aligned} S &=D_{\text{déf}}\cap\left(]-\infty,-1[\cup]2,\infty[\right)\\ &=]2,\infty[\,. \end{aligned}\]

Exemple: Résolvons \[ \ln(x^2)\gt \ln(x+2)\,. \] Notons d'abord que les deux deux membres de l'inégalité sont bien définis lorsque \(x\in D_{\text{déf}}\), où \[D_{\text{déf}}=\{x\in \mathbb{R}\,|\,x\neq 0\text{ et }x+2\gt 0\} =]-2,0[\cup]0,+\infty[\,. \] Sur \(D_{\text{déf}}\), on a maintenant \[\begin{aligned} \ln(x^2)\gt \ln(x+2) &\iff x^2\gt x+2\\ &\iff (x+1)(x-2)\gt 0\,. \end{aligned}\] L'ensemble solution est donc \[ S =D_{\text{déf}}\cap\left(]-\infty,-1[\cup]2,\infty[\right) =]-2,-1[\cup ]2,\infty[\,. \]

Surjectivité

On a dit plus haut que \(\ln(x)\) est strictement croissante, mais ceci ne dit pas quel est son comportement lorsque \(x\to+\infty\) ou \(x\to 0^+\).

Lemme: \(\ln:\mathbb{R}_+^*\to \mathbb{R}\) n'est pas majorée, car \[ \lim_{x\rightarrow + \infty} \ln(x) = +\infty\,, \] et pas minorée, car \[ \lim_{x\rightarrow 0^{+}} \ln(x) = -\infty\,. \]

En termes géométriques, la limite \[ \lim_{x\rightarrow + \infty} \ln(x) \] représente l'aire de la région sous le graphe de \(f(t)=\frac1t\), entre \(t=1\) et l'infini.

Considérons une famille infinie de rectangles, tous de largeur égale à \(1\), situés sous le graphe de \(f(t)=\frac{1}{t}\):

L'aire du \(k\)ème rectangle, dont la base est l'intervalle \([k,k+1]\), a une aire égale à \(1\cdot \frac{1}{k+1}\). Puisque tous ces rectangles sont sous le graphe, \[ \lim_{x\rightarrow + \infty} \ln(x) \geqslant \frac12+\frac13+\frac14+\frac15+\frac16+\frac17+\frac18+\frac19+\frac1{10}+\cdots \] (Cette somme infinie est appelée la série harmonique.)

On groupe les termes de la somme en paquets, comme suit: \[\begin{aligned} &\left( \frac12 \right)\\ +& \left( \frac13+\frac14 \right)\\ +& \left( \frac15+\dots+\frac18 \right)\\ +& \left( \frac19+\cdots+\frac{1}{16} \right)\\ +&\cdots\\ +& \left( \frac{1}{2^{k-1}+1}+\cdots+\frac{1}{2^k} \right)\\ +&\cdots \end{aligned}\] On remarque que la somme que représente le \(2\)ème paquet peut être minorée comme suit: \[ \frac13+\frac14 \geqslant \frac14+\frac14 = 2\cdot \frac14 =\frac{1}{2} \] Pour le troisième paquet, qui contient \(4\) termes, \[\begin{aligned} \frac15+\dots+\frac18 &= \frac15+\frac16+\frac17+\frac18\\ &\geqslant \frac18+\frac18+\frac18+\frac18\\ &=4\cdot \frac{1}{8} =\frac12 \end{aligned}\] On peut faire de même pour le \(k\)ème paquet: c'est une somme de \(2^{k-1}\) termes, et comme chaque terme est plus grand que le dernier du paquet, \[\begin{aligned} \frac{1}{2^{k-1}+1}+\cdots+\frac{1}{2^k} &\geqslant \frac{1}{2^{k}}+\cdots+\frac{1}{2^k}\\ &=2^{k-1}\cdot \frac{1}{2^k}=\frac12\,. \end{aligned}\] Ceci montre que la somme totale est plus grande qu'une somme d'une infinité de paquets. Comme chaque paquet représente une somme d'au moins \(\frac12\), ceci montre que \[ \frac12+\frac13+\frac14+\frac15+\frac16+\frac17+\frac18+\frac19+\frac1{10}+\cdots= +\infty\,, \] et donc que \[ \lim_{x\rightarrow + \infty} \ln(x) =+\infty \] Pour la deuxième limite, le changement de variable \(x=\frac{1}{s}\) implique \[ \lim_{x\to 0^+}\ln(x) = \lim_{s\to +\infty}\ln\left(\frac{1}{s}\right) = -\lim_{s\to +\infty}\ln(s) =-\infty\,. \]

Comme \(\ln:\mathbb{R}_+^*\to \mathbb{R}\) est dérivable, elle est continue. Les limites au borne du domaine \(\mathbb{R}_+^*\), dans le lemme ci-dessus, et le Théorème des valeurs intermédiaires, impliquent que \(\mathrm{Im} (\ln)=\mathbb{R}\). On en conclut que \(\ln\) est surjective.

En particulier, il existe un nombre \(x\) tel que \(\ln(x)=1\). On note ce nombre \(e\).

Exemple: Résolvons l'inéquation \[ \ln(1-x) + \ln(x) \leqslant 2\,. \] Commençons par le domaine de définition: pour que \(\ln(1-x)\) et \(\ln(x)\) soient bien définis, il faut que \(1-x\) et \(x\) soient simultanément dans le domaine du logarithme: \[ D_{\text{déf}} = \left\{x\in\mathbb{R} | 1-x\gt 0 \text{ et } x\gt 0 \right\} = ]0,1[\,. \] Sur \(D_{\text{déf}}\), \[\begin{aligned} \ln(1-x) + \ln(x) \leqslant 2 & \quad\Leftrightarrow\quad \ln((1-x)x) \leqslant 2\cdot 1 \\ & \quad\Leftrightarrow\quad \ln((1-x)x) \leqslant 2 \ln(e) \\ & \quad\Leftrightarrow\quad \ln((1-x)x) \leqslant \ln(e^2) \\ & \quad\Leftrightarrow\quad (1-x)x \leqslant e^2 \\ &\quad\Leftrightarrow\quad x^2 -x + e^2 \geqslant 0 \,. \end{aligned}\] Puisque \(\Delta=(-1)^2-4e^2\lt 0\) et puisque le coefficient devant \(x^2\) est \(1\gt 0\), on a que tout \(x\in D_{\text{déf}}\) est solution.

Donc \(S=D_{\text{déf}}=]0,1[\).