4.5 Bases

Dans toute cette section, VV est un espace vectoriel fixé.

Soit WW un sous-espace vectoriel de VV. Une famille finie de vecteurs B={v1,v2,,vp}W\mathcal{B}=\{v_1,v_2,\dots,v_p\}\subset W est une base de WW si
  1. B\mathcal{B} est libre, et si
  2. B\mathcal{B} engendre WW, c'est-à-dire que W=Vect{v1,v2,,vp}W=\mathrm{Vect}\{v_1,v_2,\dots,v_p\}.

L'avantage d'une base B={v1,v2,,vp}\mathcal{B}=\{v_1,v_2,\dots,v_p\} est qu'elle fournit une manière simple et univoque de représenter les vecteurs de WW.

En effet, fixons un vecteur quelconque wWw\in W. Puisque B\mathcal{B} engendre WW, ww peut s'écrire comme une combinaison linéaire des éléments de B\mathcal{B}: il existe des scalaires α1,,αpR\alpha_1,\dots,\alpha_p\in \mathbb{R} tels que w=α1v1++αpvp.w=\alpha_1 v_1+\cdots+\alpha_p v_p\,. Or il se trouve que ces coefficients sont uniques. En effet, supposons qu'il existe une autre famille de scalaires α1,,αpR\alpha_1',\dots,\alpha_p'\in \mathbb{R}, telle que w=α1v1++αpvp.w=\alpha_1' v_1+\cdots+\alpha_p' v_p\,. En soustrayant ces deux dernières expressions, on obtient que 0=(α1α1)v1++(αpαp)vp.0=(\alpha_1-\alpha_1') v_1+\cdots+(\alpha_p-\alpha_p') v_p\,. Mais puisque par hypothèse, B\mathcal{B} est libre, ceci entraîne α1α1==αpαp=0, \alpha_1-\alpha_1'=\cdots=\alpha_p-\alpha_p'=0\,, et donc α1=α1\alpha_1=\alpha_1', \dots, αp=αp\alpha_p=\alpha_p'. Il n'existe donc qu'une seule manière d'exprimer ww comme combinaison linéaire des vecteurs de B\mathcal{B}.

Les scalaires α1,,αp\alpha_1,\dots,\alpha_p définis ci-dessus sont les composantes de ww relativement à la base B\mathcal{B}.
Attention: les composantes sont des nombres que l'on peut utiliser pour décrire un vecteur, mais le vecteur existait, avant qu'on ne connaisse ses composantes, avant même qu'on ne parle de base!
Représentation en composantes

D'un côté, un vecteur wWw\in W et un objet abstrait. De l'autre, sa représentation dans la base B\mathcal{B}, à l'aide des nombres α1,,αp\alpha_1,\dots,\alpha_p, en fait un objet avec lequel on peut faire des calculs. En effet, on peut stocker ces nombres dans un vecteur de Rp\mathbb{R}^p, en définissant [w]B:=(α1α2αp) [w]_{\mathcal{B}}:= \begin{pmatrix} \alpha_1\\ \alpha_2\\ \vdots\\ \alpha_p \end{pmatrix}

Remarque: L'ordre dans lequel on stocke les α1,,αp\alpha_1,\dots,\alpha_p est important. En effet, la kkème composante αk\alpha_k est associée au kkème vecteur de la base, vkv_k. Il est donc important, quand on introduit une base, de fixer l'ordre de ses vecteurs. Donc pour indiquer que les vecteurs de B\mathcal{B} sont ordonnés, on écrira dorénavant B=(v1,,vp),\mathcal{B}=(v_1,\dots,v_p)\,, qui est une famille ordonnée , au lieu de B={v1,,vp}.\mathcal{B}=\{v_1,\dots,v_p\}\,.

Insistons sur le fait que le vecteur [w]BRp[w]_\mathcal{B}\in \mathbb{R}^p contient exactement la même information que ww (il représente ww), puisque ww peut toujours être reconstruit exactement à l'aide des composantes de [w]B[w]_\mathcal{B}: α1v1++αpvp=w.\alpha_1 v_1+\cdots+\alpha_p v_p=w\,. Ceci implique que finalement, dès qu'on est en possession d'une base dans un sous-espace vectoriel, aussi abstrait soit-il, ses vecteurs peuvent être traités comme des vecteurs de Rp\mathbb{R}^p!

Dans le cas où W=VW=V, la définition ci-dessus revient donc à définir une base de VV comme étant une famille libre qui engendre VV.

Exemple: Considérons V=RnV=\mathbb{R}^n. Rappelons que l'on peut écrire tout vecteur xRn\boldsymbol{x}\in \mathbb{R}^n comme x=x1e1+x2e2+xnen, \boldsymbol{x} = x_1 \boldsymbol{e}_1 +x_2 \boldsymbol{e}_2 \dots+ x_n \boldsymbol{e}_n\,, e1:=(100),e2:=(010),en:=(001). \boldsymbol{e}_1:= \begin{pmatrix} 1\\ 0\\ \vdots\\ 0 \end{pmatrix} \,,\quad \boldsymbol{e}_2:= \begin{pmatrix} 0\\ 1\\ \vdots\\ 0 \end{pmatrix} \,,\quad \dots \quad \boldsymbol{e}_n:= \begin{pmatrix} 0\\ 0\\ \vdots\\ 1 \end{pmatrix} \,. Puisque cette famille de vecteurs est libre , on conclut que Bcan=(e1,,en)\mathcal{B}_{\mathrm{can}}=(\boldsymbol{e}_1,\dots,\boldsymbol{e}_n) est bien une base, la base canonique de Rn\mathbb{R}^n.

Exemple: Dans V=R2V=\mathbb{R}^2, considérons les vecteurs v1=(21),v2=(73), \boldsymbol{v}_1= \begin{pmatrix} 2\\ 1 \end{pmatrix} \,,\qquad \boldsymbol{v}_2= \begin{pmatrix} -7\\ 3 \end{pmatrix}\,, et montrons que B=(v1,v2)\mathcal{B}=(\boldsymbol{v}_1,\boldsymbol{v}_2) est une base de VV. D'abord, on voit que v1\boldsymbol{v}_1 et v2\boldsymbol{v}_2 sont ne sont pas colinéaires, et donc que B\mathcal{B} est libre. Ensuite, pour montrer qu'elle engendre bien tout VV, fixons un xV\boldsymbol{x}\in V quelconque, et montrons qu'il peut s'écrire comme combinaison linéaire de v1\boldsymbol{v}_1 et v2\boldsymbol{v}_2, c'est-à-dire qu'il existe des scalaires λ1\lambda_1 et λ2\lambda_2 tels que x=λ1v1+λ2v2. \boldsymbol{x}=\lambda_1\boldsymbol{v}_1+\lambda_2\boldsymbol{v}_2\,. Si on nome x1,x2x_1,x_2 les composantes de x\boldsymbol{x}, alors cette dernière devient (x1x2)=λ1(21)+λ2(73), \begin{pmatrix} x_1\\x_2 \end{pmatrix} = \lambda_1\begin{pmatrix} 2\\ 1 \end{pmatrix} + \lambda_2\begin{pmatrix} -7\\ 3 \end{pmatrix}\,, qui n'est autre que (){2λ17λ2=x1λ1+3λ2=x2 (*) \left\{ \begin{array}{ccccc} 2\lambda_1 &-&7 \lambda_2 &=&x_1 \\ \lambda_1 &+& 3\lambda_2 &=&x_2 \end{array} \right. Après L2L212L1L_2\leftarrow L_2-\frac12 L_1, (){2λ17λ2=x1132λ2=x212x1 (*) \left\{ \begin{array}{ccccl} 2\lambda_1 &-& 7\lambda_2 &=&x_1 \\ &&\frac{13}{2}\lambda_2 &=&x_2-\frac12 x_1 \end{array} \right. En procédant ''du bas vers le haut'', on trouve λ1=313x1+713x2,λ2=113x1+213x2. \lambda_1=\tfrac{3}{13}x_1+\tfrac{7}{13}x_2\,, \qquad \lambda_2=-\tfrac{1}{13}x_1+\tfrac{2}{13}x_2\,. Ceci montre que x\boldsymbol{x} peut effectivement s'écrire comme combinaison linéaire de v1\boldsymbol{v}_1 et v2\boldsymbol{v}_2. Comme ceci vaut pour tout xV\boldsymbol{x}\in V, B\mathcal{B} engendre bien VV.

On a donc montré que B\mathcal{B} est une base de VV.

Exemple: Considérons V=PnV=\mathbb{P}_n, l'ensemble des polynômes à coefficients réels, de degré au plus égal à nn. Rappelons que tout élément pPnp\in \mathbb{P}_n est de la forme p(t)=a0+a1t+a2t2++antn,tR. p(t)=a_0+a_1t+a_2t^2+\dots+a_nt^n\,,\qquad t\in \mathbb{R}\,. Considérons les polynômes e0,e1,,enPne_0,e_1,\dots,e_n\in \mathbb{P}_n définis ainsi: pour tout tRt\in \mathbb{R}, e0(t):=1,e1(t):=t,e2(t):=t2,en(t):=tn.\begin{aligned} e_0(t)&:= 1\,,\\ e_1(t)&:= t\,,\\ e_2(t)&:= t^2\,,\\ \vdots&\\ e_n(t)&:= t^n\,. \end{aligned} Pour le polynôme écrit au-dessus, p=a0e0+a1e1++anen. p=a_0e_0+a_1e_1+\cdots+a_ne_n\,. Donc la famille {e0,e1,,ep}\{e_0,e_1,\dots,e_p\} engendre Pn\mathbb{P}_n. Mais on a aussi montré dans une section précédente que cette famille est libre. Ainsi, la famille Bcan=(e0,e1,,en)\mathcal{B}_{\mathrm{can}}=(e_0,e_1,\dots,e_n) forme une base, appelée base canonique de Pn\mathbb{P}_n. Avec la base canonique Bcan\mathcal{B}_{\mathrm{can}}, l'application []B[\cdot]_{\mathcal{B}} associe au polynôme pp du dessus le vecteur de Rn+1\mathbb{R}^{n+1} défini par [p]B=(a0a1an). [p]_{\mathcal{B}}= \begin{pmatrix} a_0\\ a_1\\ \vdots\\ a_n \end{pmatrix}\,. On peut alors manipuler le polynôme pp à l'aide de sa représentation sous la forme [p]B[p]_{\mathcal{B}}, exactement comme si c'était un vecteur de Rn+1\mathbb{R}^{n+1}!

Exemple: Considérons, dans V=P2V=\mathbb{P}_2, la famille B=(q1,q2,q2)\mathcal{B}=(q_1,q_2,q_2), où q1(t)=3,q2(t)=12t,q3(t)=t2+t q_1(t)=3\,,\qquad q_2(t)=1-2t\,,\qquad q_3(t)=t^2+t Montrons que B\mathcal{B} est une base de VV. Pour commencer, montrons que B\mathcal{B} est libre, en posant λ1q1+λ2q2+λ3q3=0, \lambda_1q_1+\lambda_2q_2+\lambda_3q_3=0\,, qui signifie, après avoir regroupé les termes, (3λ1+λ2)+(2λ2+λ3)t+λ3t2=0tR. (3\lambda_1+\lambda_2)+(-2\lambda_2+\lambda_3)t +\lambda_3 t^2=0\qquad \forall t\in \mathbb{R}\,. On sait qu'un polynôme s'annule en tout tRt\in\mathbb{R} si et seulement si tous ses coefficients sont nuls. On en déduit que λ3=0\lambda_3=0, puis que λ2=12λ3=0\lambda_2=\frac12\lambda_3=0, puis que λ1=13λ2=0\lambda_1=-\frac13 \lambda_2=0. Ceci montre que B\mathcal{B} est libre.

Montrons ensuite que B\mathcal{B} engendre P2\mathbb{P}_2. Pour ce faire, fixons un pP2p\in \mathbb{P}_2 quelconque, et montrons qu'on peut trouver des scalaires α1,α2\alpha_1,\alpha_2 tels que p=α1q1+α2q2+α3q3. p=\alpha_1q_1+\alpha_2q_2+\alpha_3q_3\,. Si p(t)=a+bt+ct2p(t)=a+bt+ct^2, cela signifie que a+bt+ct2=α13+α2(12t)+α3(t2+t)tR, a+bt+ct^2 =\alpha_13+\alpha_2(1-2t)+\alpha_3(t^2+t)\qquad \forall t\in \mathbb{R}\,, qui devient, après avoir regroupé les termes, (3α1+α2a)+(2α2+α3b)t+(α3c)t2=0tR.(3\alpha_1+\alpha_2-a)+(-2\alpha_2+\alpha_3-b)t+(\alpha_3-c)t^2=0\qquad \forall t\in \mathbb{R}\,. On voit donc que α1,α2,α3\alpha_1,\alpha_2,\alpha_3 doivent satisfaire (){3α1+α2=a2α2+α3=bα3=c (*) \left\{ \begin{array}{ccccccc} 3\alpha_1 &+& \alpha_2 && &=&a \\ &-& 2\alpha_2 &+& \alpha_3 &=&b \\ && && \alpha_3 &=&c \end{array} \right. On trouve α3=c,α2=12(cb),α3=13a+16b16c. \alpha_3=c\,,\qquad \alpha_2=\tfrac12(c-b)\,,\qquad \alpha_3=\tfrac13 a+\tfrac16 b -\tfrac16 c\,. Ceci montre que B\mathcal{B} engendre P2\mathbb{P}_2.

Donc on a bien montré que B\mathcal{B} est une base de P2\mathbb{P}_2.

Extraire une base d'une famille génératrice

Supposons qu'un sous-espace WVW\subset V soit engendré par une famille: W=Vect{v1,,vp}. W=\mathrm{Vect}\{v_1,\dots,v_p\}\,. Par définition, tout vecteur wWw\in W peut s'écrire comme combinaison linéaire des v1,,vpv_1,\dots,v_p, mais cela ne signifie pas que ces vecteurs forment une base pour WW: il se peut que certains ne soient pas nécessaires dans la description de WW; en d'autres termes, cette famille peut contenir ''trop'' de vecteurs, certains de ses vecteurs peuvent être superflus.

Lemme: Soit WW un sous-espace vectoriel de VV, et soit F={w1,,wr}\mathcal{F}=\{w_1,\dots,w_r\} une famille qui engendre WW. Si un des vecteurs de F\mathcal{F}, disons wjw_j, peut s'écrire comme combinaison linéaire des autres wkw_k (kjk\neq j), alors en retirant wjw_j, la famille F{wj}={w1,,wj1,wj+1,,wr}\mathcal{F}\setminus\{w_j\} =\{w_1,\dots,w_{j-1},w_{j+1},\dots,w_r\} engendre toujours WW.

Puisque F\mathcal{F} engendre WW, tout vecteur wWw\in W peut s'écrire w=a1w1++arwr.w=a_1w_1+\dots+a_rw_r\,. Si wj=ijαiwiw_j=\sum_{i\neq j}\alpha_iw_i, alors w=i=1raiwi=(i=1ijraiwi)+ajwj=i=1ijraiwi+aji=1ijrαiwi=i=1ijr(ai+ajαi)wi,\begin{aligned} w=\sum_{i=1}^ra_iw_i =\Bigl(\sum_{\substack{i=1\\ i\neq j}}^ra_iw_i\Bigr)+a_jw_j &=\sum_{\substack{i=1\\ i\neq j}}^ra_iw_i+a_j \sum_{\substack{i=1\\ i\neq j}}^r\alpha_iw_i \\ &=\sum_{\substack{i=1\\ i\neq j}}^r(a_i+a_j\alpha_i)w_i\,, \end{aligned} donc ww peut s'écrire comme combinaison linéaire des éléments de F{wj}\mathcal{F}\setminus \{w_j\}. Ceci signifie que la famille F{wj}\mathcal{F}\setminus\{w_j\} engendre aussi WW.

Ce dernier résultat fournit un algorithme pour construire une base d'un sous-espace WW, du moment que l'on possède une famille génératrice.

En effet, supposons qu'une famille finie F={v1,,vr}\mathcal{F}=\{v_1,\dots,v_r\} engendre WW. On peut ''nettoyer'' cette famille à l'aide du lemme précédent, de la façon suivante:

  1. Chercher un vecteur vjFv_j\in \mathcal{F} qui peut s'exprimer comme combinaison linéaire des autres.
  2. S'il y en a un, retirer vjv_j de la famille, et recommencer. S'il n'y en a pas, s'arrêter.

Une fois que cet algorithme s'arrête, on obtient une famille FF\mathcal{F}'\subset\mathcal{F} qui engendre toujours WW, et dans laquelle aucun vecteur ne peut s'exprimer comme combinaison linéaire des autres; c'est donc une base de WW.

Exemple: Soit V=R4V=\mathbb{R}^4, et soit WVW\subset V le sous-espace défini par W=Vect{w1,w2,w3},W=\mathrm{Vect}\{\boldsymbol{w}_1,\boldsymbol{w}_2,\boldsymbol{w}_3\}\,,w1=(3102),w2=(5443),w3=(1241). \boldsymbol{w}_1= \begin{pmatrix}3 \\-1 \\0 \\2 \end{pmatrix}\,,\qquad \boldsymbol{w}_2= \begin{pmatrix}5 \\-4 \\-4 \\3 \end{pmatrix}\,,\qquad \boldsymbol{w}_3= \begin{pmatrix}1 \\2 \\4 \\1 \end{pmatrix}\,. Remarquons que {w1,w2,w3}\{\boldsymbol{w}_1,\boldsymbol{w}_2,\boldsymbol{w}_3\} n'est pas libre puisque w2=2w1w3\boldsymbol{w}_2=2\boldsymbol{w}_1-\boldsymbol{w}_3. Donc w2\boldsymbol{w}_2 est ''superflu'', et on peut le retirer, sans changer WW: W=Vect{w1,w3}.W=\mathrm{Vect}\{\boldsymbol{w}_1,\boldsymbol{w}_3\}\,. Maintenant, w1\boldsymbol{w}_1 et w3\boldsymbol{w}_3 n'étant pas colinéaires, B:=(w1,w3)\mathcal{B}:=(\boldsymbol{w}_1,\boldsymbol{w}_3) est une base de WW.